Sans titre – Peinture à l’huile – 220×110

Jeu de mains

par Itzhak Goldberg

« Quoi des mains ? Nous requérons, nous promettons, appelons, congédions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, doutons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, témoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, méprisons, défions, dépitons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, moquons, réconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, réjouissons, complaignons, attristons, déconfortons, désespérons, étonnons, écrivons, taisons, et quoi non ? »  Montaigne, Essais II, 12.

Les mains, ces outils de la création artistique, animent les œuvres d’Anahita Masoudi. L’effet
est d’autant plus saisissant que, dans le passé, les gestes des mains, parfaitement codifiés,
participaient docilement au message que proposait le sujet représenté. Neutralisées dans des
postures conventionnelles, les mains n’étaient qu’une simple extension du corps.
Pourtant, elles avaient leur rôle à jouer. Certes, au moindre titre que le visage, indiscutablement
en charge de toute forme de communication avec autrui, de tout message psychologique. Il n’en
reste pas moins que les mains, ces instruments d’information et d’exécution, possédaient une
signification particulière qui leur permettait de jouer un rôle « signalétique » ou expressif, selon
leurs postures. Ainsi, dans la Vocation de saint Marc de Caravage, au visage du Christ, situé
dans l’obscurité, se substituait la main qui pointait clairement son disciple. Ailleurs, les gestes
variés de la Vierge pendant l’Annonciation trahissaient différentes réactions psychologiques
que lui attribuaient les peintres.
Chez Masoudi, les mains, détachées, rompent le « couple cerveau-main » qui préside aux
relations de l’homme avec le milieu environnant. Elles échappent ainsi au contrôle de leur
«propriétaire» et deviennent le point focal de la toile qui attire toute l’attention du spectateur. Ces
accessoires du corps, les voici tous transformés en «actants» plastiques, éléments de même
rang sur la scène de la peinture. Autonomes, les mains forment un langage gestuel, déroutant,
parfois incompréhensible. Mais plutôt que d’un langage, c’est de systèmes de signes inventés
par l’artiste, dont elle seule connaît le sens, qu’il faut parler. Ou encore, un langage quand
même, mais celui qui n’a pas besoin de mots, autrement dit celui des sourds-muets.
Dans un travail récent de l’artiste, les mains sont dispersées sur toute la surface de la toile de
format horizontal. Flottant sur un fond noir, elles semblent surgir de nulle part. Les différents
gestes qu’elles exécutent forment une chorégraphie étrange, inspirée par les ombres chinoises.
Œuvre d’un prestidigitateur ? Sans doute, si l’on croit à la magie de la peinture.